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Blé en herbe. © Flickr cc by 2.0, solylunafamilia

Jeunes pousses

Concevoir l'inconnu commun, une proposition d'Elsa Berthet

Elsa Berthet propose une démarche collective qui permet de concevoir un agro-écosystème mettant en jeu des dynamiques écologiques, agronomiques et sociales. Il s’agit de réunir un ensemble d’acteurs du territoire pour concevoir ensemble un objet inconnu a priori, l’inconnu commun. Ceci afin de contourner les blocages générés par des visions déjà construites et favoriser l’innovation.

Mis à jour le 13/07/2016
Publié le 19/11/2013

Elsa Berthet. © Inra
Elsa Berthet © Inra
Et si la crise de l’agriculture était une crise de la conception ?

Depuis l’origine de l’agriculture, on conçoit des systèmes pour cultiver la terre. Au 19e siècle, les agronomes ont focalisé leurs travaux de conception sur la plante ou sur la relation entre la plante et le sol. De nos jours, la conception s’opère encore sur des objets tels que des plantes, des races animales, des machines, des techniques, mais concevoir un système qui met en jeu aussi bien des dynamiques écologiques, agronomiques et sociales reste un exercice très complexe. D’ailleurs, il existe des gestionnaires de l’eau, de la biodiversité, des parcelles agricoles ou encore du territoire, mais il n’existe pas de gestionnaire (et donc de concepteur) de l’agro-écosystème.
Pourtant depuis les années 70/80, l’agro-écosystème est un objet d’étude. La recherche s’intéresse par exemple aux liens entre pratiques agricoles et biodiversité, ou encore entre les pratiques et les cycles biogéochimiques. Elsa Berthet défend l’idée selon laquelle l’agro-écosystème, en plus d’être un objet d’étude, devrait être un objet de la conception. Pourquoi ? Parce que lorsque l’on se focalise sur un unique objectif de gestion (préserver la biodiversité ou les ressources en eau, augmenter les rendements, etc.) on prend le risque de générer des effets négatifs sur d’autres dimensions environnementales. Encore aujourd’hui, les solutions proposées sont souvent trop ponctuelles et déconnectées les unes des autres, alors que dans les systèmes écologiques tout est interdépendant.


Un modèle théorique pour concevoir un agro-écosystème

Si élargir la conception à un agro-écosystème semble pertinent pour prendre en compte plusieurs dimensions environnementales, cela rend l’action collective plus complexe. En effet, toute action dans l’agro-écosystème va avoir des impacts connus, mais aussi partiellement inconnus. De plus, les processus écologiques doivent être gérés à large échelle, ce qui implique une coordination entre des acteurs qui, a priori, ne travaillent pas ensemble. Alors comment concevoir un objet aussi complexe ? Et comment passer à l’action ? Pour répondre à ces questions, Elsa Berthet a développé un modèle théorique en 3 étapes :

  • Identifier les priorités écologiques que l’on va chercher à préserver.

Il s’agit pour les concepteurs de qualifier l’agro-écosystème afin d’en avoir une représentation commune et ainsi pouvoir agir dessus. L’objet complexe  qu’est l’agro-écosystème est alors modélisé selon plusieurs "sous-jacents", c’est-à-dire des propriétés écologiques clés que l’on souhaite maintenir.
Par exemple : maintenir la capacité des insectes à se reproduire et à recoloniser l’ensemble de l’agro-écosystème.

  • Identifier les conditions favorables aux priorités écologiques définies.

Dans cette 2ème étape, les concepteurs définissent l’ensemble des facteurs de production des dynamiques écologiques que l’on souhaite maintenir, et que l’on appelle le fonds écologique.
Par exemple : Avoir une hétérogénéité de la mosaïque paysagère pour permettre aux populations d’insectes d’avoir des endroits pour se réfugier et se reproduire et ainsi recoloniser d’autres espaces.

  • Impliquer les acteurs dans la conception d’un inconnu commun.

Si pour les deux premières étapes, ce sont principalement les connaissances en écologie qui sont mobilisées, la troisième étape intègre les intérêts agricoles. Il s’agit de réunir un ensemble d’acteurs du territoire pour concevoir ensemble un objet inconnu a priori, l’inconnu commun, afin de favoriser l’innovation et de contourner les blocages générés par des visions déjà construites.
Par exemple : Les acteurs connaissent tous des types de prairies avec des propriétés qui leurs sont spécifiques. Mais ne pourrait-on pas inventer des prairies nouvelles ?


De la théorie à la pratique : la mise en place d’une filière luzerne en Poitou-Charentes

OUTARDE  canepetière dans une grande plaine © RENAUD Guy
OUTARDE canepetière dans une grande plaine © RENAUD Guy

A Chizé (Poitou-Charentes), une coopérative agricole (Coopérative Entente Agricole, CEA) et des écologues du Centre d’Etudes Biologiques de Chizé (CEBC, CNRS) travaillent ensemble pour développer une filière courte de luzerne, culture intéressante sur le plan environnemental notamment pour la préservation de certaines espèces d’oiseaux.

Une occasion pour Elsa Berthet de tester la pertinence et les conditions de faisabilité d’une démarche de conception de l’agro-écosystème. Ce test grandeur nature a pris la forme d’un atelier de conception collective réunissant différents acteurs du territoire : la coopérative agricole (techniciens, administrateurs, agriculteurs adhérents, direction), des techniciens de chambre d’agriculture, des animateurs de syndicats d’eau, un journaliste, des élus, et des chercheurs écologues et agronomes. L’objectif : concevoir collectivement une forme nouvelle de luzerne compatible avec les objectifs économiques, agricoles et environnementaux du territoire.

Quatre formes de luzerne ont été pensées : la luzerne "haut de gamme", la luzerne "que l’on aime cultiver", la luzerne "qui nous distingue" et la luzerne "front de recherche". Aujourd’hui, la coopérative CEA propose aux agriculteurs des contrats pour la filière luzerne.

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

Département(s) associé(s) :
Sciences pour l’action et le développement
Centre(s) associé(s) :
Versailles-Grignon

Biens communs ou inconnus communs ?

Dans la littérature des biens communs développée notamment depuis les travaux d’Elinor Ostrom, les biens communs sont le point de départ de l’action collective. Cette littérature étudie des situations dans lesquelles des acteurs dépendent fortement d’une ressource menacée de disparition en raison d’une surexploitation (pêcherie, nappe phréatique, forêt), et où les acteurs se mettent d’accord pour établir des règles d’exploitation de la ressource commune. C’est ce qu’Elinor Ostrom nomme l’auto-organisation.

Cependant, lorsque l’on conçoit un agro-écosystème, l’auto-organisation ne va pas de soi. Dans un agro-écosystème, il existe de multiples ressources à préserver, pour lesquelles les intérêts des acteurs peuvent varier. On ne peut donc pas parler de biens communs pour les agro-écosystèmes mais plutôt d’"inconnu commun", une expression issue des travaux de Le Masson et Weil (2013). Engager une démarche collective de conception innovante de l’agro-écosystème sans considérer les options de gestion comme connues à l’avance ré-ouvre le champ des possibles et permet d’initier une action collective alors même qu’il n’y a pas de bien commun identifié a priori.

En savoir plus

  • Berthet. E.T., Segrestin, B. and Hickey, G.M. (2016) Considering agro-ecosystems as ecological funds for collective design: New perspectives for environmental policy. Environmental Science & Policy, 61, 108-115.
  • Berthet E., Barnaud C., Girard N., Labatut J. & Martin G. (2015) How to foster agroecological innovations? A comparison of participatory design methods. Journal of Environmental Planning and Management, 1-22. 10.1080/09640568.2015.1009627
  • Berthet E.T.A., Bretagnolle V. & Segrestin B. (2014) Surmonter un blocage de l’innovation par la conception collective. Cas de la réintroduction de luzerne dans une plaine céréalière [Overcome innovation locking through collective design. Case of the reintroduction of alfalfa in a cereal plain], Fourrages, 217, 13-21.
  • Berthet E. (2013) Contribution à une théorie de la conception des agro-écosystèmes : Fonds écologique et inconnu commun. Thèse de Doctorat en sciences de gestion. Paris : Économie, Organisations & Société, 248p. Thèse préparée au sein de l'unité Sadapt de l'Inra et du Centre de Gestion Scientifique (CGS) de l'Ecole des Mines)
    • Thèse en ligne  >>>  
    • Vidéo de la soutenance  >>>
  • Berthet E., Bretagnolle V. & Segrestin B. (2012) Analyzing the Design Process of Farming Practices Ensuring Little Bustard Conservation: Lessons for Collective Landscape Management, Journal of Sustainable Agriculture, 36(3), 319-336.

Mini CV

  • 2015-2017 : post-doctorat au laboratoire "Sustainable Futures Research" (Department of Natural Resource Sciences, McGill University, Montréal) ; lauréate d'une bourse Agreenskills
  • 2015 : médaille de vermeil de l'Académie d'agriculture de France pour ses recherches sur la conception des agro-écosystèmes, associant les performances économiques, sociales et environnementales de l’agriculture.
  • 2015 : accessit dans la catégorie Sciences de Gestion pour ses travaux de thèse, décerné par l'Association Nationale des Docteurs ès Sciences Economiques et en Gestion (Andese)
  • 2013 : doctorat en sciences de gestion (Mines ParisTech, Inra)
  • 2010 : attachée scientifique contractuelle (ASC) à l’Inra, chercheur associée au Centre de gestion scientifique (CGS) de Mines ParisTech
  • 2010 : master en Management des organisations et des politiques publiques
  • 2007-2010 : ingénieur Inra, chargée de la gestion de programmes de recherche
  • 2006 : ingénieur agronome AgroParisTech