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Inspiration. © CC0 Public Domain

Science & action

Apprendre l’art de la pente aux vaches

Dans la plupart des élevages français, les vaches pâturent dans des prairies peu pentues, sans broussailles et faciles à exploiter. Dans les alpages savoyards, certains éleveurs apprennent à leurs vaches à grimper sur des terrains accidentés et très pentus. Ces capacités d’apprentissage intéressent les chercheurs de l’Inra dans le cadre de leurs travaux en agroécologie sur les pratiques de pâturage sur milieux naturels.

Mis à jour le 07/05/2014
Publié le 19/01/2009

Questions à Michel Meuret, écologue et zootechnicien, directeur de recherche au sein du département de recherche Inra Sciences pour l'Action et le Développement

Pourquoi chercher à faire pâturer les vaches sur des terrains pentus et accidentés ?

Michel Meuret : Il y a 3 raisons :

  • La priorité donnée à la production de foin sur terrains peu pentus, pour nourrir le troupeau durant les 6 mois d'hiver passés à l'étable, oblige à faire pâturer les surfaces d’accès plus difficile, accidentées et pentues.
  • Sur un plan qualitatif, la plupart des cahiers des charges de fromage de montagne en appellation d'origine contrôlée (AOC) limite à présent l’usage des céréales et aliments d’origine industrielle, ce qui incite les éleveurs à utiliser davantage les ressources fourragères locales et donc à étendre leurs aires de pâturage.
  • Enfin, les politiques publiques agri-environnementales encouragent financièrement le pâturage sur ces milieux, afin de mieux contrôler les excès d'embroussaillement et donc préserver les habitats de faune et flore sauvages et plus généralement la biodiversité.

Pourquoi ces pratiques empiriques intéressent-elles les chercheurs ?

Michel Meuret : Dans la plupart des pays, les vaches sont réputées maladroites et capables uniquement de rester cantonnées en fond de vallées, ce qui endommage les sols et les cours d’eau. Ces éleveurs de montagne, par leurs pratiques originales, nous montrent qu’une vache est capable d’apprendre. À condition qu’on s’y prenne dès son jeune âge. Des vaches adultes, nées et achetées en plaine, n’ont pas survécu sur des alpages pentus. En science, ceci met en lumière l’intérêt de l’expérience précoce chez l’animal et le rôle primordial de l’éleveur dans la transmission intergénérationnelle des compétences au sein d’un troupeau, donc une forme de « culture » au sein du groupe animal.

Les questions d’apprentissage chez l’animal restent peu abordées en élevage, et notamment en France. Il est souvent question de « races rustiques », ou « adaptées », mais sans investiguer la richesse des pratiques ayant réussi à générer cette rusticité, puis à l’entretenir. Dans le cas présent, nous avons eu affaire à des troupeaux laitiers constitués de vaches issues de plusieurs races : Tarine, Abondance, Montbéliarde et même une « Noire de pays ». Toutes étaient nées à la ferme, avaient été éduquées de même, et se comportaient ensuite à l’identique sur les pentes des alpages. C’est un méticuleux travail pour l’éleveur, mais le résultat est saisissant !

Du point de vue des enjeux environnementaux, l’apprentissage des pentes paraît essentiel pour que des vaches préalablement éduquées réussissent à circuler et brouter à leur aise sur toute la diversité des secteurs  d’alpages, tout en y limitant les plantes devenues trop envahissantes. Enfin, ces savoirs empiriques d’éleveurs nous intéressent aussi pour traiter en agroécologie des capacités d'apprentissage chez l’animal et des façons de les favoriser par des pratiques spécifiques en élevage. Ici, il apparaît assez clairement que ces capacités vont de pair avec les capacités d’inventivité des éleveurs.

L’éducation des futures vaches laitières

Une jeune velle découvre les pentes au cours de ses premières sorties hors de l’étable.. © Inra, Michel Meuret
Une jeune velle découvre les pentes au cours de ses premières sorties hors de l’étable. © Inra, Michel Meuret
C’est généralement à l’automne que naissent les petits veaux et velles, futures vaches laitières. Tous passent l’hiver à l’étable, nourris au lait et au foin. Aux beaux jours, les éleveurs sortent les velles, alors âgées d’environ 7 mois, sur leurs premiers terrains d’apprentissage situés près de la ferme dans la vallée.

Selon les méthodes, le terrain est varié et formé de plat, de côtes, de pré et de bosquets pour habituer les velles à un terrain irrégulier. Il peut s'agir aussi d'un coteau raide où, entrées le matin par le bas du pré, elles doivent réussir à rejoindre l’abreuvoir placé sur une partie plate en haut du terrain. Les velles passent le printemps et l’été dans la vallée sur une série de terrains analogues, l’éleveur leur rendant visite chaque jour. Puis, retour à l’étable en hiver.

Les petites génisses de 2 ans sont menées au printemps et à l’automne sur des terrains pentus (30% en moyenne) dans la vallée, embroussaillés voire boisés. Durant l’été, elles sont mélangées aux « grosses génisses » de 3 ans. Les alpages réservés aux génisses sont particulièrement raides (40 à 45 %). C’est le mélange des génisses de 2 ans avec celles de 3 ans, déjà expérimentées, qui va favoriser l’échange et l’apprentissage entre générations du troupeau. Une fois adultes, les vaches laitières seront conduites sur les alpages un peu moins pentus, ce qui permet l’accès du tracteur pour la traite au pâturage.

Pour aller plus loin

Spécificités de l’élevage de ruminants en montagne

couverture revue PA elevage montagne 2014. © Inra
© Inra
Dossier de la revue Inra Productions animales est en grande partie consacré à l'élevage de montagne, avec des communications présentées lors de la séance conjointe de 2013 des deux Académies d'Agriculture et Vétérinaire de France.

Il est complété par une étude économique sur l'évolution des performances d'élevages en zones défavorisées, entre 1990 et 2012. > Lire la suite

Voir aussi :

> Éduquer ses veaux et génisses : un savoir empirique pertinent pour l’agroenvironnement en montagne ? Michel Meuret, Sabine Débit, Cyril Agreil et Pierre-Louis Osty – Natures Sciences Sociétés

Contact scientifique :

Michel Meuret, unité Écodéveloppement, centre Inra d’Avignon. Adresse actuelle : UMR Selmet, centre de Montpellier.

Département : Sciences pour l’action et le développement