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 © Elodie Regnier

La transition agro-écologique

Transitions vers des systèmes alternatifs : que nous enseigne l'agriculture biologique ?

L’agriculture biologique fait figure de pionnière en matière de systèmes agricoles alternatifs. Pour Claire Lamine, sociologue à l'Inra d'Avignon, son développement, loin d'être seulement une affaire de conversions individuelles à l'échelle des exploitations agricoles, repose sur l'engagement d'un ensemble d'acteurs impliqués dans l'agriculture et l'alimentation à l'échelle des territoires. Entretien.

Mis à jour le 13/04/2015
Publié le 10/04/2015

Pour les agriculteurs, quels sont les moteurs du passage à l’agriculture biologique ?

Claire Lamine : Lorsque l’on s’intéresse aux trajectoires individuelles des agriculteurs, on constate que la conversion en bio commence souvent par l’adoption de techniques alternatives alors qu’ils sont encore en agriculture dite conventionnelle. Des changements de techniques de production qui s’accompagnent souvent de nouvelles voies de commercialisation. Développer la vente directe ou combiner circuits courts et circuits longs offre aux producteurs la possibilité de valoriser autrement leurs produits. Certains maraîchers par exemple font le choix de diversifier leur production et de passer en bio en combinant circuits courts et circuits longs pour mieux ajuster production et débouchés, d’autres, déjà en circuits courts, se posent la question du passage en bio pour mieux valoriser leurs produits. On observe également des agriculteurs qui s’installent en maraîchage bio en faisant le choix d’une forte diversification, notamment pour approvisionner des paniers de légumes variés, et qui décident après quelques années de se spécialiser à nouveau, la diversification étant devenue intenable en terme de charge de travail et d’organisation. Il y a donc des trajectoires différentes pour aller vers le bio mais elles ont toutes un objectif commun, la viabilité du projet d’installation ou de l’exploitation existante. Une viabilisation non seulement économique, mais aussi sociale, puisqu’il s’agit pour ces producteurs d'avoir un rythme de travail et des conditions de vie acceptables, et pour certains des liens directs aux consommateurs.

Est-il facile de s’engager seul sur la voie de l’agriculture biologique ?

Echanges sur des blés anciens. © CC BY-SA 2.0, Flickr, Luc Legay
© CC BY-SA 2.0, Flickr, Luc Legay
CL :
Bien sûr il existe des producteurs isolés qui convertissent leur exploitation en bio, mais globalement on peut dire que les liens avec d’autres agriculteurs et l’insertion dans des réseaux professionnels favorisent cette conversion. Il peut s’agir de collectifs assez informels qui vont permettre de développer certaines pratiques ou fournir un appui logistique aux producteurs comme par exemple prêter du matériel, commercialiser ensemble ou s’associer pour fournir des paniers de fruits et de légumes ou proposer des étals de marché variés pour les consommateurs. Ces dynamiques collectives, ou d’autres, se développent aussi autour de l’échange de savoirs et de savoir-faire.




Des pratiques alternatives, de nouveaux circuits de commercialisation, une insertion dans des réseaux professionnels, est-ce suffisant pour pérenniser une dynamique de changement ?

CL : Non, ce n’est pas suffisant. Les changements de type d’agriculture génèrent et dépendent de changements à d’autres niveaux. Les changements doivent engager, au-delà des systèmes agricoles, de manière articulée, les différents acteurs impliqués dans l’agriculture et l’alimentation : les agriculteurs, les politiques publiques, le conseil agricole, les acteurs de l’amont et de l’aval des filières, la recherche, les consommateurs et la société civile. C’est ce que j’appelle le système agri-alimentaire. Prenons l’exemple des filières. Un agriculteur en grande culture qui souhaite passer en bio est confronté au problème de la rotation des cultures. En système conventionnel, l’agriculteur alterne deux à trois cultures différentes sur une même parcelle, alors qu’en bio il est nécessaire de faire alterner beaucoup plus de cultures, pour casser le cycle des maladies, concurrencer les adventices et fournir de l’azote. Or aujourd’hui, il y a encore peu de débouchés pour les cultures dites de diversification, notamment les légumineuses, dans les filières bio, ce qui peut être un frein économique à la transition. À l’inverse, le développement d’une nouvelle filière en agriculture biologique peut être une opportunité pour les producteurs et favoriser les transitions.

Pour étudier ce système agri-alimentaire, vous avez choisi l’échelle du territoire, pourquoi ce choix ?

CL : J’ai étudié, il y a quelques années, le fonctionnement des filières du blé et de la pomme à une échelle très globale au niveau de la France. Puis je me suis intéressée aux trajectoires individuelles des agriculteurs dans leur processus de transition vers l’agriculture biologique. À ces deux échelles opposées, j’ai rencontré des limites pour étudier les transitions. D’un côté, le système est très complexe et il est difficile d’identifier les acteurs clés qui, par leurs décisions, favorisent ou empêchent l’évolution de l’agriculture. De l’autre, on s’aperçoit rapidement que les agriculteurs ne peuvent pas changer de pratiques seuls.  Ils sont souvent insérés dans des réseaux très ancrés territorialement et dépendent des changements qui s’opèrent au niveau du système agri-alimentaire. Le choix de l’échelle territoriale facilite l’identification des acteurs au-delà du cercle des agriculteurs. Il permet aussi de mettre en relief les interactions qui se jouent à la fois au sein des filières et du monde agricole et aussi avec le monde non agricole. L’approche que je propose des processus d’écologisation de ces systèmes agri-alimentaires territoriaux combine une analyse socio-historique et une étude des initiatives complémentaires, parfois concurrentes sur un territoire, ainsi que des modes de coordination mais aussi des controverses au sein de ces systèmes.

Avez-vous des exemples d'initiatives collectives ayant favorisé des transitions vers l’agriculture biologique ?

En bordure de  CHAMP , un  AGRICULTEUR  vend en direct les fruits et légumes issus de ses parcelles conduites en  AGRICULTURE BIOLOGIQUE .. © © INRA, CAUVIN Brigitte
© © INRA, CAUVIN Brigitte
CL :
J’ai étudié deux territoires au sud de la région Rhône-Alpes, l’Ardèche méridionale et la vallée de la Drôme, où j’ai observé différents types d’initiatives collectives qui ont permis de développer l’agriculture biologique. Dans les deux cas, se sont développés des points de vente directe collectifs, dans lesquels les producteurs assurent à tour de rôle la vente de produits bio ou issus de l’agriculture paysanne. Afin de proposer aux consommateurs un étal de légumes bien fourni tout au long de l’année, certains maraîchers mettent en place entre eux une planification collective de leurs productions. Un moyen de mieux organiser le travail et de sécuriser l’approvisionnement des magasins. Une coordination qui permet un lien direct entre producteurs et consommateurs, et que l’on peut qualifier d’alternative par rapport au modèle classique. En Ardèche méridionale, la coopérative fruitière locale, mise à mal par la forte diminution de son activité, a décidé de se diversifier et de développer les fruits bio, d’ouvrir des magasins de producteurs et par la suite de développer des légumes bio, un changement radical étant donné que ni la coopérative ni les producteurs n'avaient l’habitude de travailler les légumes. Ce projet, qui n’a pas été sans difficultés, a associé la coopérative, un grossiste bio, quelques producteurs et la chambre d’agriculture pour l’accompagnement technique des producteurs. Une initiative inscrite dans le système agricole classique puisqu’elle associe les intermédiaires et partenaires traditionnels du monde agricole et fait appel aux filières longues. Entre ces deux types d’initiatives, il existe des coordinations hybrides articulant des organisations de proximité et des  circuits longs avec leurs critères de qualité propres. C’est le cas par exemple dans le Diois où s’est développé un magasin coopératif de produits bio qui est approvisionné par des grossistes, mais aussi des producteurs locaux. Cette structure est juridiquement innovante puisqu’elle a adopté le statut de SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), statut qui permet d’impliquer producteurs, consommateurs, salariés et acteurs locaux, tels que les collectivités territoriales, dans la gouvernance.

Quel rôle les politiques publiques peuvent-elles jouer dans cette transition ?

CL : Il est évident que les aides financières sont indispensables pour favoriser les transitions vers l’agriculture biologique. De même, l’agriculture biologique doit être enseignée dans les formations initiales et continues. Mais ce n’est pas suffisant. L'hypothèse que je formule est que l’existence d’un projet territorial partagé entre les acteurs du système agri-alimentaire peut favoriser les transitions vers l’agriculture biologique et, plus largement, l’écologisation de l’agriculture. Quelle agriculture, quelle alimentation voulons-nous sur notre territoire ? Le développement d’une cantine scolaire bio et/ou en circuit court, par exemple, ou encore l’approvisionnement en produits locaux des entreprises de transformation ou des distributeurs, de tels projets de territoire participent à la transition agro-écologique.

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Contact(s) scientifique(s) :

Département(s) associé(s) :
Sciences pour l’action et le développement
Centre(s) associé(s) :
Provence-Alpes-Côte d'Azur

POUR ALLER PLUS LOIN

  • C. Lamine, 2015. Sustainability and resilience in agrifood systems: reconnecting agriculture, food and the environment. Sociologia Ruralis, 55: 41–61. doi: 10.1111/soru.12061
  • C. Lamine, M. Navarrete, A. Cardona, 2014. Transitions Towards Organic Farming at the Farm and at the Local Scales: The Role of Innovative Production and Organisational Modes and Networks, 423-438 in: S. Bellon & S. Penvern (eds), Organic Farming, Prototype for Sustainable Agriculture. Springer, 489 p.
  • C. Lamine, 2012. "Changer de système" : une analyse des transitions vers l'agriculture biologique à l'échelle des systèmes agri-alimentaires territoriaux. Terrains & travaux 1/ 2012, n° 20, 139-156 >>>
  • C. Lamine, S. Bellon (Coord.), 2009. Transitions vers l'agriculture biologique: pratiques et accompagnements pour des systèmes innovants. Versailles, Quae, 316 p.