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50 ans d'expérimentation à Saint Laurent de la Prée

Le 20 mai 2014, les Maraîchines de la ferme expérimentale Inra de Saint Laurent de la Prée ont laissé place dans leur stabulation, à une centaine de personnes venues célébrer 50 ans de recherches pour l’agriculture et l’environnement en marais. Agriculteurs, professionnels de chambre d’agriculture, animateurs de Civam, membres de la LPO et d'autres associations, scientifiques, et tout le personnel (y compris les retraités !) de l’unité de Saint Laurent ont, ensemble, retracé l’histoire de la ferme expérimentale, et discuté de ses recherches et de leurs perspectives.

Introduction à la journée des 50 ans de St Laurent de la Prée par Jean-Marc Chabosseau, Président du Centre Inra Poitou-Charentes. © Inra, Elodie Regnier
Mis à jour le 27/06/2014
Publié le 18/06/2014

La ferme de Saint Laurent de la Prée est un lieu d’ "expérimentation grandeur nature", le premier à l’Inra dans la Région, à s’être lancé dans une expérimentation système, précise Jean-Marc Chabosseau, Président du Centre Inra Poitou-Charentes. Un dispositif original qui vise à concevoir un système d’élevage durable, plus précisément un système de polyculture élevage bovin en marais, avec pour enjeu final de produire des innovations utiles pour la profession agricole.


1964-1994 : la modernisation en marche


L’histoire commence en 1964. Et c’est Léon Damour, directeur du « Domaine expérimental » de 1964 à 1994, qui nous la raconte… Des marais dégradés, de fortes inondations, des réaménagements pas suffisants pour satisfaire les exigences économiques des exploitations agricoles, une modernisation de l’agriculture en marche sur les « terres hautes », autant de raisons qui ont conduit les marais vers la déprise. Mais l’administration agricole et l’État, en attente de retombées économiques des gros investissements réalisés dans les marais, décide alors de mettre à disposition une surface de marais pour "définir les possibilités et les conditions d'une valorisation agricole". La station expérimentale de Saint Laurent de la Prée est née ! Pendant les 30 années qui suivent, les scientifiques et techniciens de l’Inra mènent des expérimentations autour de trois défis :

  • Réussir à drainer les sols pour permettre la mise en culture ;
  • Déterminer les assolements, les rotations et les techniques culturales les mieux adaptés aux conditions du marais ;
  • Augmenter la production fourragère pour satisfaire les besoins des troupeaux.

Déjà, les acteurs locaux étaient parties prenantes et déjà des questions d’ordre environnemental se posent, notamment sur la qualité des eaux issues de drainage des terres cultivées.


Dès les années 1990, de nouveaux objectifs de protection de l'environnement


A la fin des années 1980, l’intérêt de préserver les zones humides est reconnu. Les zones humides du littoral atlantique, essentiellement gérées par l’agriculture, offrent une diversité liée à l’eau et génèrent des habitats favorables à une faune et une flore très diversifiées, abondantes, d'un grand intérêt patrimonial pour certaines espèces. Ce sont notamment des zones de migration de nombreuses espèces d'oiseaux. Or, l'intensification de l'agriculture et la mise en culture après drainage ont fait disparaître un grand nombre de prairies de marais.

Dès 1992, avec l'implication des acteurs de protection de la nature, des mesures agri-environnementales sont mises en œuvre dans les marais de l'Ouest avec l'objectif de conserver les prairies humides et de favoriser leur fonctionnement écologique. Des travaux de suivi et d'évaluation de ces mesures sont organisés à Saint Laurent de la Prée afin de comprendre les dynamiques agricoles locales, notamment l'évolution de l'occupation des sols, et l'organisation des systèmes de culture et des prairies sur un territoire. De nouvelles disciplines et compétences sont alors mobilisées : l'écologie pour analyser les interactions entre pratiques agricoles et biodiversité, la sociologie pour comprendre les ressorts de l'action collective et analyser l'action publique environnementale.


Un choix inédit : participer à la sauvegarde d'une race de vache adaptée aux marais, la Maraîchine


Maraîchine de l'unité expérimentale de Saint-Laurent de la Prée. © Inra, Elodie Regnier
© Inra, Elodie Regnier
L'unité expérimentale de Saint Laurent de la Prée apporte dès 1995 son soutien à l’ "association pour la valorisation de la race bovine Maraîchine et des prairies humides" et contribue à la sauvegarde de cette race à très petit effectif. L'analyse des pratiques d'élevage, des performances comparées entre la Maraîchine et la Charolaise, et des modes d'organisation des éleveurs pour valoriser la race font partie des programmes de recherche de l'unité.
Outre des qualités maternelles reconnues, dont la facilité de vêlage, la Maraîchine supporte bien l’alternance entre sécheresse et forte humidité, car elle a la capacité à mobiliser des réserves corporelles stockées en période faste. Préserver et valoriser cette race, c’est préserver des ressources génétiques, on parle ici de biodiversité domestique, et préserver une ressource agricole adaptée à un milieu.


Opérer une transition agro-écologique à l’échelle de la ferme expérimentale


Aujourd'hui, l'unité expérimentale de Saint Laurent de la Prée conduit, à l'échelle de sa ferme, l'expérimentation d'un système cohérent de polyculture-élevage durable, conciliant des objectifs de production agricole et de préservation de l’environnement, tout en étant plus autonome et économe en intrants. Comme l'expliquent Eric Kernéïs, directeur de l'unité, et Daphné Durant, en charge de cette expérimentation grandeur nature, les recherches visent à concevoir et évaluer un système qui produit de la biodiversité et qui en bénéficie, en cohérence avec les potentialités du territoire de marais.

Pour Benoît Dedieu, chef du département Inra Sciences pour l’action et le développement, les biodiversités sont bien au cœur du projet de l'unité. Il s’agit d’explorer différentes déclinaisons de la biodiversité : biodiversité de régulation des ravageurs, avec les carabes, biodiversité de production en zone humide avec la Maraîchine, et biodiversité patrimoniale avec les oiseaux. Il s'agit de décliner et combiner ces biodiversités en jouant sur les modes de production, les usages de l’espace et les aménagements paysagers. "Ce n’est pas simple, c’est bien au-delà de ce qui se travaille d’habitude sur la biodiversité ; de même cela met en jeu des partenaires diversifiés".


Qu'en disent les partenaires ?


C'est autour de trois grands thèmes emblématiques de Saint Laurent de la Prée - l’autonomie des exploitations agricoles, les interactions entre agriculture et biodiversité, et les perspectives de l’élevage en zone humide – qu'agriculteurs, chercheurs et acteurs du développement agricole et environnementalistes ont échangé leurs points de vue et leurs expériences.

  • Table ronde organisée lors des 50 ans de l'unité expérimentale de St Laurent de la Prée.. © Inra, Elodie Regnier
    © Inra, Elodie Regnier
    L’autonomie d’une exploitation agricole, en particulier en polyculture élevage
    , est un enjeu fort pour les agriculteurs, c’est même une valeur fondatrice pour le Réseau agriculture durable (RAD) dont l’objectif est d’accompagner les agriculteurs vers une agriculture économiquement performante, socialement équitable et écologiquement saine. Si l’autonomie peut être obtenue en termes d’alimentation, d’énergie et d’eau, Jean-Marie Lusson (RAD) et Jaques Gelot, éleveur, soulignent l’importance de l’autonomie décisionnelle : c’est l’agriculteur qui prend des décisions sur son système, son exploitation, en fonction de ses propres observations. Une autonomie décisionnelle qui s’appuie sur les travaux de la ferme expérimentale pour que les décisions soient prises en toute conscience. Pour Patrick Veysset, économiste à l’Inra, les travaux d’une ferme expérimentale comme Saint Laurent de la Prée ont une grande importance pour réfléchir aux questions d’autonomie parce que le raisonnement se fait à l’échelle du système tout entier et ne se limite pas à des innovations biotechniques décorrélées. C’est également un outil fondamental de démonstration pour l’ensemble de la profession et des partenaires.
  • Concilier agriculture et biodiversité, voilà un enjeu particulier pour les zones de marais, où la biodiversité est très riche et l’agriculture la principale utilisatrice de l’espace. Anne Bonis, écologue au CNRS nous rappelle qu’il n’y a aucune réponse stéréotypée à la relation entre activités agricoles et biodiversité, chaque pratique peut avoir un effet différent sur la biodiversité. Ce qu’il faut donc retenir c’est que la diversité des pratiques entraîne une hétérogénéité du paysage qui crée des opportunités d’habitat, mais aussi que l’agriculture est nécessaire pour maintenir un niveau de prélèvement bénéfique à la biodiversité. Pour Michel Métais, directeur de la LPO, le bilan des 50 ans de recherche en marais est très positif en termes de biodiversité. Sur le marais il y a 8 fois plus de canards aujourd’hui qu’en 1977, et les cigognes nicheuses, absentes du marais en 77, sont aujourd’hui 400 ! Une évolution positive qui, selon lui, est fortement liée aux mesures agri-environnementales mises en place pour la première fois dans les marais à Rochefort. Elles ont permis d’y maintenir l’activité d’élevage et d’augmenter la biodiversité. Pour Benoît Biteau, agriculteur bio et éleveur de maraîchines, il faut arrêter d’opposer production et biodiversité. Au contraire, il faut mobiliser toutes les formes de biodiversité pour créer des synergies, aller vers l’autonomie, et être économiquement viable. Sa méthode sur le terrain ? Ses vaches sont uniquement nourries à l’herbe et, pour satisfaire leurs besoins, il s’attache à enrichir les prairies, en élargissant leur biodiversité botanique, en favorisant des espèces intéressantes sur le plan nutritionnel, comme le trèfle par exemple, ou encore en associant des chevaux qui ne consomment pas les mêmes plantes. Bref, il s’agit de rentrer dans un cercle vertueux qui a des effets économiques, sociaux et écologiques, et dont la biodiversité constitue une porte d’entrée.
  • Et demain ? L’avenir de l’élevage en zone humide est-il assuré ? Pour Olivier Allenou du Conservatoire Régional d’Espaces Naturels de Poitou-Charentes, qui travaille avec 70 éleveurs en marais, la réponse est oui ! Les éleveurs sont bien adaptés à la situation particulière de l’élevage en zone humide. Mais il ne faut pas négliger les aspects sanitaires, précise Sarah Chadefaux, chargée d'étude sur l'élevage bovin en zone humide : les risques parasitaires sont encore mal connus. Et il y a encore du travail pour la recherche : évaluer ces risques sanitaires, travailler davantage sur l’aspect économique des exploitations de polyculture élevage en marais, et enfin consolider les connaissances sur la valeur agronomique des prairies humides.

Le mot de la fin sera pour Michel Coudriau, éleveur, qui nous rappelle un aspect peu abordé mais pourtant essentiel : "Il y a aussi le plaisir à être éleveur en marais, cela valorise le travail d’éleveur, un métier de passion », et de finir par "je vis dans le meilleur endroit du monde" !


Poursuivre l’expérimentation et cultiver le partenariat entre scientifiques et acteurs publics


Conclusion de François Houllier, président directeur général de l'Inra, lors de la journée des 50 ans de St Laurent de la Prée. © Inra, Elodie Regnier
© Inra, Elodie Regnier
"50 ans, ce n’est pas rien !" conclut François Houllier, président directeur général de l’Inra. 50 ans qui illustrent bien la profondeur historique des recherches conduites à l’Inra, leur diversité et leur ancrage au territoire.

Car les travaux de la ferme expérimentale ont été précurseurs à plus d’un titre. En matière d’agro-écologie d’abord. Pour l’Inra, l’agro-écologie est en premier lieu une rencontre interdisciplinaire, c’est l’émergence d’un dialogue entre agronomes, zootechniciens, écologues. C’est aussi parler de biodiversité, qu’elle soit impactée par les pratiques agricoles ou qu’elle soit considérée comme une ressource. C’est aussi clôturer les cycles de l’eau, du sol, … L’agro-écologie, c’est combiner les performances de l’agriculture : productives, économiques, environnementales, sanitaires, sociales. Il s’agit donc de mettre en œuvre de nouvelles technologies et des pratiques agronomiques au service de ces performances. Mais l’agro-écologie pose aussi des questions d’ordre social sur les transitions et les changements de pratiques. Son étude nécessite des expérimentations locales dont les résultats doivent être testés puis synthétisés aux échelles plus larges du paysage et du territoire. La ferme de Saint Laurent de la Prée, l’une des 50 unités expérimentales de l’Inra (un dispositif unique en Europe) s’est, avant la lettre, saisie de cette question. Elle se situe bien dans l’orientation générale de l’Inra.

Enfin, comme en témoigne la présence de nombreux éleveurs et acteurs locaux lors de cette journée, l’histoire de St Laurent de la Prée est surtout une histoire de partenariats. Partenariats entre les disciplines, les unités de recherche, les professionnels du monde agricole (instituts techniques, chambres d’agriculture, réseaux professionnels, etc.), et partenariat avec la société (associations environnementales). Des partenariats que l’unité a su construire et qui doivent vivre et se transformer dans un contexte évolutif. Une approche résolument systémique qui signe bien son appartenance au département Sciences pour l’action et le développement de l’Inra !

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