Comprendre le renouvellement de l'action collective de proximité entre agriculteurs

Pour faire face à la crise, les agriculteurs s’organisent ! Des formes diverses et inédites de coopération de proximité entre agriculteurs remettent en cause les frontières habituelles de l’exploitation individuelle et questionnent le conseil et les politiques publiques. 

Discussion entre agriculteurs. © CC BY SA 2.0, Flickr, Ryan Griffis
Mis à jour le 10/02/2017
Publié le 31/01/2017

Comment, lorsque l’on est agriculteur, réagir pour faire face à la crise ? S’adapter, oui, mais inventer aussi ! Des formes inédites d’action collective de proximité entre agriculteurs émergent en France : de nouvelles façons de produire, de concevoir et piloter les stratégies de production et ses relations avec les autres exploitations. Le réseau des coopératives d’utilisation du matériel agricole (Cuma) est un témoin privilégié de ces recompositions à l’œuvre parmi les organisations collectives agricoles dites de l’agriculture de groupe. C'est pourquoi, dès 2012, la Fédération nationale des Cuma a initié une réflexion sur le renouvellement de l’action collective de proximité entre agriculteurs, en y associant la recherche et d'autres organisations agricoles.
   

Une coopération de production


Dans un contexte de crise économique, de volatilité accrue des cours, de variabilité climatique, d'impasses agronomiques plus fréquentes, de défiance croissante à l’égard des opérateurs du conseil et des marchés, les agriculteurs explorent de nouvelles façons de faire, et notamment de nouvelles façons de faire ensemble. On observe aujourd'hui un renouvellement des modalités de coopération entre agriculteurs qui repose sur des logiques de proximité et des alliances entre les exploitations, particulièrement entre leurs activités productives. Elles se traduisent par :

  • des choix techniques communs,
  • une propriété en partie collective, voire impartageable d’équipements, d’infrastructures, et parfois de foncier,
  • l’interconnaissance et la proximité spatiale et socio-économique, des dynamiques de partage de compétences, ainsi que des processus de concertation réguliers.

Des pans entiers de l’activité de production des exploitations peuvent s’interpénétrer sans forcément fusionner. Pour cela, les agriculteurs impliqués combinent des outils juridiques variés (Cuma, groupement d’employeur, GIEE, etc.), voire des arrangements plus informels (banque de travail, entraide, groupement d’achat, etc.), aboutissant à une grande diversité de configurations de coopération de proximité.

La complexité du phénomène de recomposition de la coopération de proximité : les multiples relations d'une exploitation avec d’autres (à partir d'une étude de cas) Source : Bailly, Pignal, Thomas, Vaquié, Lucas, Gasselin, 2016. Comprendre le renouvellement des modalités de coopération de proximité entre agriculteurs. Les Cahiers du développement coopératif, n°1, p. 15.. © Inra
La complexité du phénomène de recomposition de la coopération de proximité : les multiples relations d'une exploitation avec d’autres (à partir d'une étude de cas) Source : Bailly, Pignal, Thomas, Vaquié, Lucas, Gasselin, 2016. Comprendre le renouvellement des modalités de coopération de proximité entre agriculteurs. Les Cahiers du développement coopératif, n°1, p. 15. © Inra

   Des organisations collectives très ancrées dans le territoire


La diversité des formes de l'organisation collective de proximité est notamment conditionnée par l’histoire et les organisations préexistantes sur le territoire, ainsi que par ce qui est mis en commun : matériel, travail, salariés, foncier, intrants, bâtiments, etc. Souvent, des étapes ont permis aux agriculteurs d'expérimenter des coopérations exigeant un faible engagement, puis d’affirmer progressivement leurs implications. Les trajectoires ne relèvent pas de schémas standardisés, mais sont le produit d’une construction progressive de liens entre acteurs agricoles et parfois non agricoles, et de dynamiques collectives enracinées dans le territoire. 

Absence de cadre normatif et géométrie variable caractérisent ces systèmes de coopération. Les fonctions partagées et les acteurs engagés ne sont pas donnés a priori et une même exploitation participe en même temps à plusieurs organisations.
   

Des réseaux qui dessinent des formes variées de coexistence


Au détour d’un matériel en commun, d’un groupement d’employeurs ou d’un point de vente collectif, se découvrent des proximités et des complémentarités inédites entre des projets d’exploitation aux stratégies distinctes. Se dessine ainsi l’image d’un tissu d’exploitations qui relie des systèmes productifs différents, des modes de production et d’options technologiques différents, des positionnements syndicaux opposés, etc. Des agriculteurs conventionnels côtoient, voire investissent, avec des agriculteurs en bio ; des viticulteurs s’engagent sur un emploi partagé avec des éleveurs. Ces différents types de connexion en organisations caractérisées par un sentiment d’appartenance de leurs membres, où les pouvoirs sont hiérarchisés et régulés, et où les frontières sont claires. A l’inverse, ils portent les traits caractéristiques d’un fonctionnement en réseau :

  • il n’y a pas de décisions centralisées, mais une pluralité d’espaces de concertation qui atténue les frontières de l’exploitation ;
  • l’appartenance aux organisations collectives de proximité tient à l’engagement même des acteurs ;
  • la construction de ces formes d'organisation résulte moins d’une planification que d’une accumulation de micro-organisations : chaque élément est déterminé par la volonté des acteurs, mais la conscience de l’ensemble n’est pas forcément partagée.

Pourtant, derrière leur diversité et leur apparente complexité ces réseaux portent en commun l’empreinte de la coexistence.
   

Coopération et quête d’autonomie, un faux paradoxe


De plus en plus nombreux sont les agriculteurs conventionnels qui, soucieux de gagner en autonomie mettent en œuvre des stratégies de réduction des coûts et de meilleure maîtrise technique de leur système (diversification, réduction d’intrants chimiques, complémentarités agriculture-élevage, etc.). 

Et l’expérience montre que ces stratégies d’autonomisation conduisent souvent les producteurs à consolider, voire reconfigurer leurs alliances et solidarités de proximité, tout en développant des logiques entrepreneuriales afin de tirer profit de toutes les opportunités. Ainsi l’action collective n’est pas nécessairement, comme d’aucuns le pensent, synonyme de perte d’autonomie individuelle.
Plus, si cette « quête d’autonomie » est le moteur principal du changement, les pratiques mises en œuvre, qui s’appuient davantage sur les processus écologiques, relèvent bel et bien d’un engagement non revendiqué dans des processus de transition agro-écologique.
  

L’action collective, un levier de la transition agro-écologique


Il va sans dire que cette recherche d’autonomie par la coopération est un support tout particulièrement favorable au développement de pratiques agro-écologiques, ceci pour deux raisons essentielles :

  • d’abord parce que l’action collective est nécessaire pour établir des coordinations entre acteurs à des échelles spatiales pertinentes pour les régulations écologiques, qui sont presque toujours supra-exploitation,
  • ensuite parce que la reconception des systèmes de production que suppose la transition agro-écologique est facilitée, voire même conditionnée, par l’action collective : expérimentations conjointes, échanges de savoirs et d’expériences, processus de réassurance entre pairs, investissement collectif, distribution et réorganisation du travail, etc.

Cela signifie que favoriser et accompagner l’autonomie des producteurs peut être un levier majeur de la transition agro-écologique.
   

Des mutations qui questionnent les cadres des politiques publiques


Un éclatement du lien entre la terre, le travail et le capital, lien fondateur de l’exploitation agricole familiale, se fait jour. De nouvelles façons de penser l’entreprise agricole sont donc nécessaires pour reconnaître un périmètre qui serait celui d’une exploitation agricole contemporaine. Un impératif : prendre une certaine distance avec les définitions normatives existantes et sortir des représentations anciennes de l’exploitation agricole. 

Pour autant, comment soutenir des collectifs dont la première caractéristique est la diversité, y compris juridique ? Avec quels nouveaux cadres de références peuvent travailler les pouvoirs publics ? Cela suppose de repenser les modes de reconnaissance des projets collectifs, et de mobiliser de nouvelles grilles de lecture des organisations collectives. Deux lois récentes, la loi sur l’économie sociale et solidaire et la loi d’avenir agricole qui crée le groupement d'intérêt économique et environnemental (GIEE), apportent de premiers éléments de réponse à ces questions. Ainsi, en ouvrant la définition de l’entreprise d’économie sociale et solidaire (ESS) aux entreprises qui adoptent des pratiques conformes à celles de l'ESS, le législateur permet de dépasser une définition limitative par les seuls statuts juridiques. De même, le GIEE vise à reconnaître des projets collectifs d’agriculteurs, à partir des objectifs et des caractéristiques de fonctionnement des collectifs constitués et non uniquement à partir de leur organisation juridique (Cuma, société, association, …). En adossant son projet « Mobilisation collective pour l’agro-écologie » au dispositif GIEE, le ministère de l’agriculture a fait le pari de démultiplier et soutenir les démarches collectives territoriales d’agriculteurs engagés dans le développement de systèmes agro-écologiques.

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La coopération agricole de production, un phénomène complexe

A travers l’organisation d’un cycle de quatre journées d’études en 2012, la FN Cuma a choisi de partager et approfondir sa compréhension des nouvelles formes d’action collective qui se font jour avec un ensemble de partenaires du développement agricole et de la recherche : Coop de France, CERFRANCE, Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB), Fédération nationale des centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (FN Civam), GAEC et Sociétés, Trame, Confédération générale des sociétés coopératives et participatives, Inra, ministère de l’Agriculture.

Ces réflexions ont été poursuivies dans le cadre du projet CAP VERT - Développer les pratiques agro-environnementales grâce à de nouvelles coopérations à la production en agriculture (2014-2016).

Lauréat à l'appel à projets CasDar Innovation & partenariat 2013, CAP VERT est piloté par la FN Cuma et a deux objectifs :

  • Caractériser les nouvelles formes locales de coopération créées par des agriculteurs engagés dans la construction de pratiques agroécologiques ainsi que les processus de territorialisation des réponses qu'ils apportent.
  • Produire les outils d'accompagnement nécessaires pour favoriser l'émergence, la consolidation et la démultiplication de ces nouvelles formes de coopération.

Il s’appuie pour cela sur une collaboration étroite entre des réseaux d’accompagnement (FN Cuma, Fédération Nationale des Civam, Trame, GAEC & Sociétés, la FNAB/GABNOR), des collectifs d’agriculteurs et la recherche (Inra, SupAgro Florac et l’ESA d'Angers), et sur la thèse de sociologie en cours de Véronique Lucas* portant sur les formes de coopération agricole spécifiques à l'agroécologie.
  
Ces réflexions se poursuivent dans 2 autres projets :

* Véronique Lucas, qui a intégré en 2014 l'équipe de la FNCuma pour 3 ans, est doctorante associée à l'UMR Innovation (Inra-Cirad-SupAgro, Montpellier) ; sa thèse est co-encadrée par Jan Douwe van der Ploeg (Université de Wageningen), Damien Rousselière (AgroCampus Ouest) et Pierre Gasselin (Inra-Sad). 

Pour aller plus loin

  • Bailly M. et al., 2016. Comprendre le renouvellement des modalités de coopération de proximité entre agriculteurs, 12-19 in : Les cahiers du développement coopératif, n°1.
  • Lucas V., Gasselin P., Thomas F. & Vaquié P.-F., 2014. Coopération agricole de production : quand l'activité agricole se distribue entre exploitation et action collective de proximité in Gasselin P., Choisis J.-P., Petit S., Purseigle F. & Zasser S. (Ed.), L’agriculture en famille : travailler, réinventer, transmettre. Les Ulis (France): EDP Sciences. pp. 201-222. En ligne 
  • Lucas V., Gasselin P. & Van der Ploeg J. D., 2016. Increasing searches for autonomy among French farmers: a starting point for agroecology? in IFSA (Ed.), 12th European IFSA Symposium. Harper Adams University (UK), 12 - 15 July 2016, 13 p. En ligne
  • Lucas V. & Gasselin P., 2016. L'autonomisation d'éleveurs en Cuma : entre pragmatisme économique, activation de processus écologiques et perte de confiance in SFER (Ed.), Libéralisation des Marchés Laitiers : Évolution des politiques publiques, conséquences et adaptations des acteurs économiques. 9-10 juin 2016 - VetAgro Sup, Campus agronomique de Clermont-Ferrand, 22 p. En ligne