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Elevage 2.0 : le métier d’éleveur en mode alerte !

Automates, capteurs électroniques, systèmes d’information et de communication lanceurs d’alertes…, des technologies de haut vol sont en passe de bouleverser les façons de faire de l’élevage. Quelles sont leurs conséquences sur le travail et le métier de l’éleveur ? Tour d’horizon de la littérature scientifique et professionnelle pour mieux comprendre ce qui se joue dans ce face à face entre le Big Brother de l’étable et le bon sens paysan.

Vache 2.0. © Maja Dumat cc by 2.0
Par Annick Audiot
Mis à jour le 11/01/2016
Publié le 24/03/2015

Quand la taille du troupeau augmente, que l’éleveur n’a plus le temps d’observer chacun de ses animaux, que les problèmes sanitaires et les préoccupations liées au bien-être animal se font plus nombreux, ou lorsqu’il est difficile de trouver de la main-d’œuvre expérimentée, l’élevage de précision est souvent présenté comme un levier pour faciliter la surveillance du troupeau, améliorer les conditions de travail et la productivité. Si de nombreux travaux de recherche se focalisent sur les aspects techniques de l’élevage de précision, que sait-on de ses effets sur les dimensions organisationnelles et sociologiques du travail ?

Gain de temps et corps au repos

L’élevage de précision, c’est l’utilisation de capteurs électroniques, qui collectent des données pour le suivi de paramètres comportementaux ou de production des animaux, associés à des systèmes de traitement de l’information permettant de repérer les anomalies sur les animaux (ou dans les bâtiments d’élevage) et d’alerter l’éleveur pour qu’il intervienne précocement. Ces technologies sont parfois associées à des automates, par exemple un robot de traite ou d’alimentation. Elles réalisent une partie du travail en lieu et place de l’éleveur et lui permettent d’économiser du temps, en particulier sur certaines tâches jugées astreignantes ou pénibles physiquement. Un robot de traite autoriserait un gain de 2 heures chaque jour pour un cheptel de 60 vaches laitières et l’automatisation de leur alimentation peut faire gagner jusqu’à 3 heures par jour !
En élevage ovin, les cages de pesée automatique des agneaux, couplées à l’identification électronique (boucles et portes) et à une liaison wifi pour la transmission des informations vers l'ordinateur de stockage, facilitent le transfert de données, les fiabilisent, limitent les manipulations des animaux et donc leur stress. En parallèle, elles amélioreraient le confort de travail de l’éleveur ainsi que le bien-être animal. Cependant, le temps de travail peut croître car l’élevage de précision entraîne de nouvelles tâches de gestion du matériel et des informations fournies par l’ordinateur.

Le pilotage du troupeau par l'exception

Le gain escompté des technologies de précision se situe au niveau de la qualité et de la fiabilité du suivi de chaque individu et, dans le temps, de la connaissance et de la maîtrise de ses réponses biologiques à ses conditions d’élevage, de façon à maximiser la rentabilité.
Les données fournies par les capteurs (poids vif, ingestion, rumination, composition ou caractéristiques physico-chimiques du lait, etc.) sont comparées à un modèle prédictif qui se veut le plus fiable possible de la réponse de l’animal aux conditions d’élevage (alimentation, climat, conduite d’élevage …). C’est la comparaison entre les données mesurées sur l’animal et ce qui est attendu, calculé par le modèle, qui permet de repérer les animaux présentant un problème (mammites, boiteries, etc.) ou un changement de stade physiologique (mise-bas, chaleurs, par exemple), et nécessitant une attention particulière. L’éleveur peut ainsi privilégier un "mode de pilotage du troupeau par l’exception".
A partir de l’analyse de lait  il est par exemple possible de mesurer le taux  d’une enzyme signalant une mammite à un stade précoce ou de mesurer un taux de progestérone pour détecter les femelles en chaleur. Dans le cas de grands troupeaux laitiers en vêlage groupé, un gain de temps non négligeable peut être obtenu : gagner 2 heures par jour pour détecter les chaleurs de 400 vaches laitières, ce n'est pas rien !
Le pâturage n’est pas en reste. Pour valoriser au mieux les ressources alimentaires, l’éleveur peut piloter son troupeau  à partir de la géolocalisation des animaux porteurs de colliers munis de GPS. Et gare à l’animal qui s’apprêterait à franchir les limites autorisées, un choc électrique ou un effarouchement sonore aura tôt fait de l’en dissuader !

De la souplesse, mais pas forcément moins de travail

Plus que la réduction de l’astreinte et le temps économisé, les éleveurs mettent en avant la souplesse dans l’organisation du travail. Des tâches quotidiennes sont supprimées ou réalisées à d’autres moments de la journée, voire d’une autre manière comme la surveillance des vaches effectuée à partir d’une tablette numérique, et non plus depuis le bâtiment d’élevage.
Mais le temps gagné est réinvesti : selon les éleveurs, ce sera pour améliorer la productivité du travail en accroissant éventuellement les volumes produits, pour surveiller les animaux à des moments jugés plus opportuns, pour gérer l’administratif, pour diversifier les activités agricoles ou non agricoles, ou pour accorder plus de temps à la famille et aux loisirs.

La charge mentale de l’éleveur reformatée

Les systèmes de capteurs automatisés diminuent la charge mentale en déléguant à la technologie la responsabilité de la détection des évènements. L’éleveur peut alors agir plus tôt, voire anticiper l’expression clinique des troubles de santé, bref intervenir à des moments plus opportuns et ainsi éviter des complications et des pertes de production liées à une prise en charge trop tardive qui entraînerait un travail et un coût supplémentaires (tri de l’animal, traitement, traite/alimentation séparée).
Pour autant, ces technologies drainent aussi des contraintes d’une toute autre nature. La charge mentale peut s’alourdir lorsque les problèmes s’accumulent du fait de la masse et de la complexité des informations à trier et à analyser, de la difficulté à maîtriser certaines technologies, et du risque de panne ou de dysfonctionnement des systèmes automatisés. Des alarmes peuvent se déclencher à tout moment de la journée et de la nuit… Autant de situations qui peuvent renforcer le stress et un sentiment d’asservissement au travail. Sans compter que ce nouveau mode de pilotage de l’élevage projette l’éleveur dans un monde de travail plus administratif ! Une modification qui peut être source de nouvelles tensions !

Le rapport au travail, aux animaux et au métier… des dimensions à préciser

L'adoption des technologies de précision ne coule pas de source pour tous les éleveurs ! Elle requiert de nouvelles compétences, établit aussi de nouveaux rapports entre travail et vie privée, et pose des questions de connaissance initiale, d'apprentissage et d'appropriation, dont les conséquences ne sont pas toujours bien évaluées, tant en terme de travail que de performances du troupeau.
Comment, en effet, prendre en compte dans l’évaluation du rapport coût/bénéfice de ces nouvelles technologies, les notions de gain en temps et confort de travail, de sécurisation de la prise de décision, d'amélioration de la flexibilité pour s'adapter à des fluctuations accrues de contexte climatique ou économique ? Le calcul de ce ratio n’est pas simple. L’achat d’un détecteur automatisé des chaleurs peut être économiquement négatif si les performances de détection de cet outil sont inférieures à celles de l’éleveur, même s’il permet de libérer deux heures de travail par jour. C’est donc la balance entre performances économiques et amélioration de la qualité de vie, eu égard aux attentes que l’éleveur accorde à chacun de ces critères, qui permettra d’évaluer  la pertinence de l’investissement au niveau individuel.
Par ailleurs, la relation entre d’une part, une information considérée comme précise, abondante et disponible, et d’autre part, la pertinence des diagnostics et des décisions liées, reste très peu documentée. Quand et comment prendre la bonne décision ? Les éleveurs ne sont pas à l’abri d’erreurs d’interprétation, d’autant que la validité des modèles est parfois remise en question.
De probables répercussions sont aussi attendues sur la relation homme-animal, fondatrice du métier d'éleveur. On peut craindre en effet que les relations les plus régulières, jusque-là fondées sur la satisfaction des besoins des animaux comme la traite ou l'alimentation, se limitent aux interventions les plus stressantes comme les vaccinations, le parage, etc., pour lesquelles le contact avec l'animal est encore nécessaire. Où placer le curseur entre d’un côté une réduction des contacts directs et, de l’autre, l’accès à une meilleure connaissance physiologique des animaux ?  
Au-delà des aspects techniques et économiques impactés par l’élevage 2.0, c’est donc bien la conception même du métier d’éleveur qui se trouve aujourd’hui questionnée.

Elevage à contre sens, les éleveurs vont-ils s’y retrouver ?

Si capteurs et algorithmes représentent une aide au diagnostic, en se substituant aux  observations visuelles, tactiles et olfactives de l’éleveur, il y a fort à parier qu’elles ne pourront complètement remplacer le travail humain et le savoir-faire pratique de l’éleveur. Car le meilleur système d’information intégré n’est-il pas le cerveau de l’éleveur ?
Entre une version écologisée de l’élevage qui prône plus d’observations et moins d'automatisation et une version technologique avec plus d'automatisation et moins d’observations et de contact direct avec les animaux, il reste une voie médiane à inventer pour dessiner un avenir de l’élevage répondant aux attentes diverses des futurs installés : ceux qui choisissent l’agriculture par amour des bêtes, le travail au grand air et la proximité de la nature et ceux qui sont plus soucieux d’être à la pointe de la technologie !

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Sciences pour l’action et le développement
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Auvergne - Rhône-Alpes

Le concept de l'élevage de précision

Représentation schématique du concept de l'élevage de précision. © Inra
Représentation schématique du concept de l'élevage de précision © Inra
L’élevage de précision peut être défini par l'utilisation coordonnée d'automates, de capteurs pour mesurer des paramètres relatifs aux animaux ou aux bâtiments d'élevage, et de technologies de l'information et de la communication (TIC) pour échanger, analyser stocker et restituer ces informations. Le couplage de capteurs avec des technologies de l'information et des automates permet d'assister l'éleveur dans ses prises de décision et d'alléger la réalisation des tâches d'élevage.

En savoir plus

  • Camille Désire, 2015. Elevage de précision : les changements dans l'organisation du travail et la gestion des données. Mémoire de fin d'études, Montpellier SupAgro, dir. N. Hostiou.
  • Séminaire "Elevage de précision", organisé par le GIS Elevages demain (5 février 2015). Synthèse et présentations
  • Hostiou N., Allain C., Chauvat S., Turlot A., Fagon J., 2014. Conséquences de l’élevage de précision sur le travail des éleveurs. Renc. Rech. Ruminants, 21, 11-14.
  • Hostiou N., Allain C., Chauvat S., Turlot A., Pineau C., Fagon J., 2014. L’élevage de précision : quelles conséquences pour le travail des éleveurs ? 113-122 in Ingrand S., Baumont R. (Eds), Quelles innovations pour quels systèmes d’élevage ?, INRA Productions Animales, numéro spécial, 27(2).
  • Meuret M., Tichit M., Hostiou N., 2013. Elevage et pâturage "de précision" : l’animal sous surveillance électronique. Courrier de l’environnement de l’INRA, n° 63, 13-24.