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Esprit de coopétition

Mourad Hannachi est chargé de recherche en sciences de gestion dans le département Sad. Son challenge : montrer que la santé des plantes est un bien commun qu’il convient de gérer collectivement à l’échelle d’un territoire. Il revient sur son parcours et sur les apports des sciences de gestion pour faire émerger une action collective environnementale.

Portrait de Mourad Hannachi, chargé de recherche à l'unité Sadapt (Versailles-Grignon).. © Inra, Elodie Regnier
Mis à jour le 12/07/2016
Publié le 07/10/2013

Mourad Hannachi, chargé de recherche dans l'unité Sadapt (Versailles-Grignon).. © Inra, Elodie Regnier
Mourad Hannachi, chargé de recherche dans l'unité Sadapt (Versailles-Grignon). © Inra, Elodie Regnier
Comment arrive-t-on à l’Inra pour y faire des sciences de gestion ?

Je suis né et j’ai grandi en Afrique. Et plus jeune, j’ai fait du « nourrir le monde » mon leitmotiv. Peut-être parce qu’il est impossible de rester de marbre quand on voit des problèmes de malnutrition dans son environnement proche ou peut-être aussi parce qu’il y avait trop de petits gabarits dans l’équipe de foot de mon quartier. C’est ce qui m’a conduit à poursuivre des études d’agronomie à l’INA d’Alger. Mais je me suis rapidement aperçu que nourrir le monde n’était pas un problème de ressource mais un problème de partage des ressources. Ce n’est pas un problème de lutte entre l’Homme et la nature mais c’est un problème entre l’Homme et l’Homme. Les sciences économiques et humaines m’ont permis d’étudier, à l’échelle des filières et du territoire, ces rapports entre les Hommes autour de la gestion de biens communs. Comment peut-on gérer une ressource collective lorsque ce sont des acteurs en concurrence qui ont les cartes en mains ? Coopérer et être en concurrence, c’est de la coopétition, et c’est mon objet de recherche.

A quels types de ressources t’es-tu particulièrement intéressé ?

J’ai travaillé sur 3 problématiques différentes où la coopétition est en jeu. Le 1er cas est celui de la coexistence OGM / non-OGM étudiée lors de ma thèse. Les coopératives agricoles, acteurs clés du territoire, sont en concurrence entres elles auprès des agriculteurs (vente de semences et de pesticides, récolte et commercialisation des productions, etc.). Mais l’introduction des OGM les oblige à coopérer pour gérer la présence ou l’absence des productions GM dans leur territoire. Sans coopération, il y a des risques de mélange par pollinisation croisée entrainant des pertes de marché et des problèmes de traçabilité et de responsabilité. Sans compétition, il y a entente sur les prix et collusion. Selon les territoires étudiés, différentes actions collectives ont émergé : refus collectif de collecter les productions GM ; élaboration de bases de données pour zoner les cultures GM et non GM ; intervention d’un acteur tiers pour créer un outil de gestion collectif de la filière.
Mon 2ème cas d’étude, les coopératives d’insémination. Si jusqu’à présent elles n’étaient pas en concurrence et travaillaient avec des outils collectifs tel que le contrôle de la performance, l’arrivée de la génomique et le désengagement de l’Etat poussent ces entreprises vers le monde de la libre concurrence. Ont-elles intérêt à poursuivre leurs actions collectives, entrer dans le jeu de la concurrence, ou les deux ? Mon travail a permis de les aider à identifier sur quoi elles doivent se concurrencer et sur quoi elles doivent coopérer.
Aujourd’hui, à l’unité Sadapt (Versailles-Grignon) et dans le cadre du métaprogramme Smach, je m’intéresse à un troisième cas de figure, celui de la santé des plantes et de la résistance variétale à la maladie ou au ravageur.

Quels sont les enjeux actuels autour de la santé des plantes ? SCLEROTE  sur épi de blé dû à l' ERGOT .. © © INRA, JACQUIN  Dominique
SCLEROTE sur épi de blé dû à l' ERGOT . © © INRA, JACQUIN Dominique

La résistance variétale est aujourd’hui considérée comme un bien privé avec des royalties pour celui qui a découvert la variété résistante. Cependant une sur-utilisation de la variété résistante sur un territoire mène à un contournement rapide de la résistance par le pathogène. La solution génétique devient alors trop éphémère, elle est donc remplacée par un recours aux pesticides. Pour en réduire l’usage, il convient de repenser notre vision de la santé des plantes et de la considérer comme un bien commun à gérer collectivement. Si dans mes deux premiers cas d’étude j’ai observé l’émergence de la coopétition, ici je cherche à la faire émerger… un véritable projet de recherche-intervention ! L’objectif est d’essayer d’établir de nouvelles règles du jeu et de les faire accepter. Comment ? En organisant des ateliers pour faire discuter les acteurs ensembles, mais aussi avec des biotechniciens et pourquoi ne pas faire jouer ces acteurs autour de différents scénarios ?

Qu’apportent les sciences de gestion pour répondre aux enjeux de l’agriculture durable ?

C’est une discipline jeune qui est très importante pour le Sad car elle est tournée vers l’action. Les systèmes agricoles étant particulièrement anthropisés, on prend le problème par les acteurs, on regarde comment ils font. Et le simple fait de les étudier et d’échanger avec eux, amène souvent les acteurs à trouver eux-mêmes la solution. Nous produisons de la théorie utile, que l’on peut parfois considérer comme jetable, mais elle est applicable, c’est de la recherche-action !

Tu travailles avec des agronomes, des biotechniciens ou encore des sociologues, comment vis-tu cette interdisciplinarité ?

Je suis moi-même interdisciplinaire ! J’ai des compétences en agronomie et en sciences de gestion. Et puis les objets que l’on étudie sont eux aussi interdisciplinaires. Par exemple, pour étudier la gestion de la santé des plantes nous avons besoin de l’agronomie pour faire apparaître les situations où la coopétition serait nécessaire, et l’agronomie a besoin des sciences de gestion pour voir dans quelle mesure cette coopétition entre acteurs est possible et comment.
Pour moi, l’interdisciplinarité est aussi un mode de fonctionnement. En partant du principe que le raisonnement scientifique est universel, je m’inspire d’autres disciplines pour étudier ma propre problématique. Je me suis par exemple inspiré de Kurt Lewin, psychologue américain, qui a dit que la meilleure façon d’étudier un système social, c’est d’essayer de le changer. Travaillant sur la discrimination des minorités raciales, il a organisé différents ateliers réunissant des acteurs avec des visions opposées pour faire émerger, via la discussion, une vision collective et partagée. Des avancées méthodologiques en recherche-intervention que j’utilise aujourd’hui.
Mais soyons honnête, faire de l’interdisciplinarité n’est pas chose facile, on n’utilise pas les mêmes mots, les mêmes concepts, et quand les mots sont les mêmes, les idées que l’on met derrière sont différentes. Il est parfois difficile de se comprendre, c’est un vrai challenge ! Mais quand les disciplines entrent en dialogue, quand cela fonctionne, c’est l’extase, du "eurêka !".

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Contact(s) scientifique(s) :

Département(s) associé(s) :
Sciences pour l’action et le développement
Centre(s) associé(s) :
Versailles-Grignon

UNE THÈSE RÉCOMPENSÉE

La thèse de Mourad Hannachi a porté sur la gestion collective de la coexistence OGM/ non-OGM sur les territoires. Ce travail a été distingué en 2012 par l’Association pour les recherches sur l’économie agro-alimentaire (Area) pour son caractère innovant et les perspectives qu’il ouvre pour les opérateurs des territoires agricoles.

Hannachi M. 2011. La coopétition au service du bien commun : les stratégies des entreprises de collecte et de stockage de céréales face aux OGM. Thèse de Doctorat en Sciences de gestion, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 302 pages. Résumé

Quelques publications récentes

  • Hannachi M. and Tichit M., 2016. Does biotechnological innovation require organizational innovation? Learning from the cattle breeding industry in France. Animal Frontiers 6(1), 80-85. http://dx.doi.org/10.2527/af.2016-0012  
  • Hannachi M. and Coléno F.C., 2016. Towards a Managerial Engineering of Coopetition: The findings of the study of the management of GMOs in the French grain merchant industry. Management and Organizational Studies, 3(1), 1-16. URL: http://dx.doi.org/10.5430/mos.v3n1p1
  • Hannachi M., 2015. La « révolution » génomique : impact des changements institutionnels et technologiques sur les filières de génétique bovine en France. NESE, n°39, 187-197.
  • Hannachi M. and Coleno F.-C., 2015. The virtues of the vice of cooperation between rival firms : a simulation model to evaluate the performance of coopetition strategy in the grain merchant industry. Journal of Management Strategy 6(1), 62-75. URL: http://dx.doi.org/10.5430/jms.v6n1p62
  • Coléno F. and Hannachi M., 2015. A simulation model to evaluate the effect of cooperation between grain merchants in managing GM and non-GM segregation for maize. Food Control, 47, 60-65.