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Maintien de l’élevage en montagne : entre volonté des hommes et contraintes environnementales

Le maintien de l’élevage pastoral en montagne est un enjeu social et politique en ce sens qu’il est un outil d’entretien des paysages, il limite l’enfrichement dans les zones où il est préférable de contenir l’homogénéisation forestière, et il permet de produire de la viande localement et de qualité. Or, la filière ovine connait actuellement des difficultés et le nombre des éleveurs, en France, tend à décroître. Des chercheurs de l’Inra Ecodéveloppement (Avignon) et de l’Université Catholique de Louvain (Belgique), dans le cadre du projet européen REGARDS (ERA-Net BiodiversA), ont mis en évidence les conditions de maintien de l’élevage pastoral ovin dans les Alpes. Ils montrent que l’élevage n’est pas cantonné aux espaces pastoraux les plus disponibles ou les moins contraints, et que l’attachement des éleveurs aux terroirs joue un rôle important dans le maintien des élevages. Ils montrent également que l’environnement naturel, tel que la présence du loup, est une contrainte plus forte que la politique agricole ou les marchés.

 
Dans les alpages du massif de Belledonne (Isère), ici sur l’estive de Chamrousse, le pastoralisme conduit par le berger et son troupeau contribue à l'entretien des pistes de ski.
 . © © INRA, VINCENT Marc
Par Elodie Regnier
Publié le 06/11/2018

Espace contraint ne rime pas avec abandon : la montagne résiste !

Les approches standards en économie considèrent que toute activité productive tend à se développer dans les espaces qui lui sont les plus propices : un commerce se localise à proximité d’une clientèle, un producteur à proximité des moyens de production les moins onéreux ou des ressources les plus abondantes, etc. De fait, l’activité d’élevage devrait également se localiser dans les espaces les moins contraignants. Entre la montagne obligeant à de lourds équipements d’hébergement des troupeaux et de stockage des ressources fourragères, et les zones plus basses moins sujettes à l’enneigement et moins éloignées des centres de consommation, la logique voudrait que les prairies montagnardes soient davantage abandonnées par les éleveurs ovins que les zones pastorales de plaine, libres de neige et moins enclavées. L’analyse des données cartographiques et économiques montre à l’inverse que certaines zones pastorales alpines connaissent une pression foncière grandissante tandis que de vastes zones de déprises se développent en plaine. A titre d’exemple, sur l’ensemble de la région PACA, dans les communes qui disposent de zones pastorales, le taux moyen d’abandon des prairies est de 35,1 % en plaine alors qu’il n’est que de 7,9 % en montagne1 (Comparaison entre l’année 1990 et 2006 - sources RGA). Plus précisément, les analyses statistiques montrent que les communes de montagne ont un risque d’abandon des prairies 70 % plus faible que les communes de plaine. En outre, les chercheurs montrent qu’il y a davantage d’abandon des prairies lorsque le parcellaire de l’éleveur est morcelé : sachant que le nombre de parcelles tend à augmenter aux abords des villages, on peut penser que les alpages d’altitude - grandes parcelles, gestion collective – seront effectivement moins soumis à l’abandon que les zones intermédiaires caractérisées par des parcellaires individualisés, plus petits et plus forestiers.

Maintien des activités des élevages en montagne : l’attachement au lieu plus que la rentabilité

Pour expliquer la résistance des élevages ovins en montagne, une enquête postale a été réalisée auprès de l’ensemble des éleveurs de la région Paca (310 réponses). Les résultats montrent que l’élément qui explique le mieux la localisation des éleveurs en montagne tient à leur attachement personnel au lieu et n’est pas strictement lié aux résultats économiques des exploitations. Cela ne veut pas dire que la rentabilité est ignorée, mais plutôt que les éleveurs sont conscients des résultats modestes à attendre de l’activité d’élevage ovin en montagne et que le jugement qu’ils portent, globalement, sur leur activité prend en compte la relation au voisinage, la famille ou la qualité environnementale de la commune sur laquelle ils résident. Pour l’action publique, ces résultats plaident pour la mise en œuvre d’un complément aux actions de soutien à l’agriculture dans les zones défavorisées, qui soit centré sur la qualité des services publics et privés, de l’environnement social et naturel des communes.

Pérennité des élevages pastoraux, il y a un loup !

Les résultats de l’étude ont également permis d’identifier sept catégories de contraintes que subissent les élevages ovins dans les prairies alpines : biophysiques (climat, enclavement…), administratives (concurrence foncière, bureaucratie…), économiques (prix, filières…), liées à la gestion de l’exploitation (coût des équipements, enfrichement…), personnelles (isolement, manque de temps libre…), environnementales (le loup) ou génériques (productivité ou rentabilité au sens d’un jugement global du secteur). Toutefois, dans l’ensemble des réponses, la présence du loup dans les zones pastorales est la première contrainte exprimée : 18 % des réponses et dès lors que le loup est mentionné, il l’est à plus de 25 % comme la plus forte contrainte, devant l’institutionnel ou l’économique. Cette contrainte est particulièrement exprimée par les jeunes éleveurs et ayant des troupeaux relativement importants. Dans la mesure où c’est sur cette catégorie d’éleveurs que repose le renouvellement du secteur d’activité, il apparaît indispensable de prendre en compte la contrainte environnementale dans l’action publique. Cela appelle soit à des arbitrages clairs entre politique agricole et environnementale (par exemple en définissant et séparant des zones pastorales et des zones de protection), soit à l’émergence d’un modèle efficace de cohabitation.

Des résultats spécifiques aux Alpes provençales ?

Dernière étape : évaluer le degré de généralité des résultats. L’attachement au lieu des agriculteurs dans les zones géographiquement contraintes est-il une spécificité des montagnes provençales ou un trait de comportement des hommes ? Le projet se poursuit dans le cadre d’une collaboration avec l’Université d’Ibarra (Equateur) afin d’analyser si ces comportements se retrouvent dans des situations sociales ou géographiques totalement différentes. L’enquête réalisée dans les Alpes a donc été dupliquée dans une zone montagneuse de l’Equateur (district de Cotacachi) composée de communes très enclavées et pentues (comparativement à une zone voisine de plateaux où se localisent les principaux centres urbains et voies d’échange). Les premiers résultats semblent corroborer l’hypothèse d’une permanence de l’attachement au lieu chez les montagnards mais les dernières vérifications sont en cours…

plaine et montagne correspondant aux classifications ANEM ; montagne regroupant "moyenne montagne" et "haute montagne".

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Sciences pour l’action et le développement
Centre(s) associé(s) :
Provence-Alpes-Côte d'Azur

Références

  • Hinojosa-Valencia, L., C. Napoléone, M. Mouléry and E.F. Lambin (2016). "The "mountain effect" in the abandonment of grasslands: Insights from the French Southern Alps." Agriculture, Ecosystems & Environment 221: 115-124.
  • Hinojosa-Valencia, L., N. Mzoughi and C. Napoléone (2016). "Place attachment as a factor of mountain farming permanence: a survey in the French Southern Alps." Ecological Economics 130: 308-315.
  • Hinojosa-Valencia, L., E.F. Lambin, N. Mzoughi and C. Napoléone (2018). "Constraints to farming in the Mediterranean Alps: Reconciling agriculture and environmental policy." Land Use Policy 75: 726–733.