• Réduire le texte

    Réduire le texte
  • Rétablir taille du texte

    Rétablir taille du texte
  • Augmenter le texte

    Augmenter le texte
  • Imprimer

    Imprimer

Vittel : bilan après 20 ans de protection de l’eau

Alors que des plans d’action de protection sont actuellement élaborés pour de nombreux captages d’eau potable dans le cadre du plan Grenelle, le dispositif de protection de l’eau fondé sur la contractualisation volontaire avec des agriculteurs sur l’impluvium de Vittel-Contrexéville (Vosges) est aujourd’hui érigé comme un exemple à suivre. Vingt ans après, il est intéressant de faire un bilan de ce dispositif mis en place dans les années 1990. Comment est-il parvenu à se maintenir au fil du temps ? Quelle a été l’évolution de l’agriculture sur ce territoire ?

Haies implantées par Agrivair (filiale de la société Vittel) dans un but écologique.. © Florence Hellec
Mis à jour le 22/05/2014
Publié le 07/05/2014

Comment réduire les risques de pollution des sources d’eau minérale de Vittel dus à l’activité agricole ? Telle était la question posée en 1989 aux chercheurs de l’Inra par la Société Générale des Eaux Minérales de Vittel. Celle-ci avait constaté depuis  les années 1970 un lent mais régulier accroissement de la teneur en nitrate des eaux de surface en lien avec les 3 500 ha de terres agricoles cultivés sur le plateau de Vittel par une quarantaine d'agriculteurs. La solution était simple, changer les pratiques agricoles. Mais quelles pratiques privilégier ? Comment les faire adopter par les agriculteurs ? Comment mobiliser les acteurs du monde agricole pour accompagner les transitions ? Dans quelles conditions peuvent se réaliser les changements ?


Échange terres agricoles contre bonnes pratiques


Exploitation agricole sous contrat avec la société Vittel. © Florence Hellec
© Florence Hellec
L'objectif des chercheurs de l’Inra a été de proposer des solutions techniques permettant de concilier performance économique des exploitations agricoles et préservation de la qualité des ressources en eau souterraine.

En 1992, deux actions en parallèle ont été menées par la société Vittel pour protéger les captages d’eau, (1) acheter une majorité des terres agricoles du territoire de Vittel, (2) mettre ces terres à disposition des agriculteurs s'engageant à respecter un cahier des charges de pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement. Le cahier des charges, établi par les chercheurs, est resté le même jusqu’à aujourd’hui. Il était porté en annexe de conventions auxquelles étaient liés des arrangements sur le plan foncier et des investissements en bâtiment pour le traitement des déjections animales et le séchage en grange. D'importants moyens financiers ont été mis en jeu par la société Vittel pour inciter les agriculteurs à adopter les nouvelles pratiques de production et pour maîtriser les conditions de leur mise en œuvre. La société a également mis en place une structure-relais auprès des exploitants signataires d'un contrat à travers Agrivair, une filiale qui a joué un rôle déterminant  d’intermédiaire entre l’entreprise agroalimentaire et les agriculteurs.


20 ans plus tard…


La contractualisation entre les agriculteurs et la société d’eau minérale a permis des améliorations substantielles de la qualité de l’eau.  Mais quelle a été l’évolution au fil du temps d’un dispositif négocié de protection de l’eau, et de la place qu’y occupent les agriculteurs ? Une enquête approfondie a été conduite en 2011-2012 par Florence Hellec et André Blouet sur le terrain de Vittel selon une perspective interdisciplinaire (sociologie, agronomie), à partir de la consultation d’archives et de la réalisation d’une trentaine d’entretiens auprès d'agriculteurs, conseillers agricoles, responsables professionnels agricoles, responsables de la société Vittel (reprise par Nestlé Waters France en 1992), et chercheurs.

  • L'absence d'une réflexion technique

Si les premiers agriculteurs contractualisant ont bénéficié de l’appui technique d’un conseiller indépendant employé par Agrivair, aucune animation technique collective n'a été ensuite mise en place. Il n'y a pas eu de réunions techniques organisées par Agrivair entre agriculteurs ayant contracté avec la société Vittel, la gestion du foncier par la société Vittel et l'individualisation de la négociation des contrats ayant engendré des tensions entre agriculteurs. Certes il existe des échanges techniques entre agriculteurs, qu'il s'agisse de systèmes d'entraide, d'échanges de matériel ou de main-d'œuvre, ou simplement de discussions régulières autour de nouvelles techniques, mais ils sont toujours présentés comme limités. Différents projets collectifs ont été initiés en collaboration avec l'entreprise d'eau minérale, mais ils sont tous restés au stade d'études préliminaires. En l'absence de dynamique technique collective, il n'y a pas eu de développement d'un modèle de production localement partagé, en lien avec le cahier des charges imposé.

  • Une diversité de systèmes de production

Elevage laitier à Vittel. © Florence Hellec
© Florence Hellec
Les exploitations associant élevage laitier et grandes cultures dominent mais on trouve également quelques exploitations pratiquant d'autres types d'élevage (bovins allaitants, chevaux, ovins). Les agriculteurs qui n'ont pas contractualisé avec Agrivair ont maintenu le système de production dit "intensif", basé sur l'ensilage de maïs pour l'alimentation des vaches laitières. Les agriculteurs conventionnés ont quant à eux abandonné ce système sans pour autant suivre à la lettre le modèle technique conçu par les agronomes de l'Inra. Si les pratiques des uns et des autres apparaissent assez différentes, deux tendances distinctes se dégagent cependant : celle de l'agriculture biologique et celle de la recherche d'intensification.

L'agriculture biologique (AB) a connu un léger développement sur l'impluvium de Vittel au tournant des années 2000, mais elle a ensuite reculé pour différentes raisons (problèmes de santé des animaux, manque de structuration de la filière laitière biologique vosgienne à l'époque). De manière générale, les éleveurs du plateau de Vittel ont cherché à maintenir une productivité laitière des animaux, que l'AB ne permet pas d'atteindre selon eux. Les différences entre le cahier des charges de l'AB et celui d'Agrivair, aussi minimes soient-elles, conduisent en effet à des niveaux de production assez différents.

Les agriculteurs les plus jeunes suivent quant à eux une logique d'agrandissement et d'automatisation du travail ; ils explorent des techniques leur permettant d'augmenter la productivité de leurs cultures et de leur élevage laitier tout en respectant le cahier des charges Agrivair. Ils sont assez critiques à l'égard des contraintes techniques qui leur sont imposées, considérant par exemple qu'il serait possible de produire à nouveau du maïs sur la zone sans risque de pollution pour les ressources en eau.


Un projet territorial à consolider


Au final, et même si la majorité des agriculteurs respectent un cahier des charges spécifique, l'agriculture n'apparaît pas si différente d'ailleurs. Les tendances observées, que ce soit la certification AB ou la voie de l'intensification, renvoient à des mouvements techniques qui dépassent les frontières de ce territoire. Cependant, les contraintes techniques établies dans le cahier des charges n'ayant fait l'objet d'aucune renégociation, elles apparaissent de moins en moins justifiées aux yeux de certains éleveurs du secteur, notamment parmi les plus jeunes. Le nouveau directeur d'Agrivair, arrivé en août 2012, est alors confronté à un nouveau défi : mettre en place un projet agricole collectif, permettant de créer davantage de liens entre les agriculteurs et de repenser les systèmes techniques en cohérence avec les structures actuelles des exploitations agricoles.

Si la protection de la ressource en eau semble a priori assurée, l’avenir de l’agriculture apparaît quant à lui plus incertain alors que se profile la fin des quotas laitiers. La durabilité du dispositif environnemental de Vittel est désormais conditionnée à la mise en place d’une réflexion collective, associant tous les acteurs agricoles, autour d’un nouveau projet territorial agricole.

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

Département(s) associé(s) :
Sciences pour l’action et le développement
Centre(s) associé(s) :
Grand Est - Nancy

Le programme Agriculture-Environnement Vittel (1989-1996)

Quelles sont les modifications des pratiques et des systèmes de production agricoles à mettre en œuvre pour enrayer l'accroissement des taux de nitrates dans les eaux de subsurface (eaux de ruissellement et eaux sous racinaire), et dans quelles conditions peuvent se réaliser ces changements ?

L'entreprise scientifique mise en place à partir de 1989 pour répondre à cette question sur le plateau de Vittel a été pour l'Inra une opportunité de tout premier ordre pour aborder, grandeur nature, la question de la définition et des conditions d'un système technique innovant à bas intrants et respectueux d'une contrainte environnementale très forte. C'est grâce à la constitution d'un véritable "laboratoire hors les murs" que les chercheurs de l'Inra, associés à des scientifiques d'autres organismes de recherche et d'enseignement (AgroSup Dijon – ex-Enesad, CNRS, Irstea ex-Cemagref, Université de Nancy-Lorraine), ont abordé la situation de Vittel comme un lieu d'expérimentation scientifique, technique et humaine.

Deux programmes de recherche portant sur les liens entre pratiques agricoles et pollution azotée de l'eau ont été ainsi financés par la Société générale des eaux minérales de Vittel (SGEMV) : Agrev 1 (1989-1991) pour la redéfinition des systèmes de production agricole et Agrev 2 (1993-1995) pour l'étude du changement en situation.

En savoir plus

  • Hellec F., 2013. « Agriculture et protection de l’eau : l’enjeu foncier », Colloque Nouvelles formes d’agriculture : pratiques ordinaires, débats publics et critique sociale, Dijon, 20-21 novembre 2013.
  • Barataud F., Barbier M., Benoît M., Blouet A., Hellec F., Levain A., Petit S., 2013. Rapport du projet AGEPEAU (l’agriculture à l’épreuve des politiques de l’eau). Programme Eaux et Territoires du Ministère de l’environnement.

La liste de toutes les publications issues des deux programmes de recherche sur Vittel (Agrev 1 et Agrev 2) est consultable sur le site internet qui leur est consacré : www7.inra.fr/vittel/