L’agriculture urbaine dans la ville africaine

Ophélie Robineau, doctorante à l’UMR Innovation (Inra Sad, Montpellier), a mené une thèse avec l’Inra et le Cirad sur l’agriculture urbaine en Afrique. Elle montre l’importance des arrangements entre différents acteurs dans le maintien des activités agricoles à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso.

Site pilote maraîcher installé sur une trame verte à Bobo-
Dioulasso, au Burkina Faso.. © O. Robineau, Ophélie Robineau
Mis à jour le 07/02/2014
Publié le 05/02/2014

L’agriculture urbaine dans les pays du Sud est un phénomène remarquable dans toutes les grandes villes, et est devenue un levier d’action pour les politiques de développement humain et de lutte contre la pauvreté en ville. Selon la FAO, en Afrique subsaharienne, où l’urbanisation s’accélère alors que le secteur industriel se développe peu, 40 % des ménages urbains ont des activités agricoles en ville. Dans un contexte où les opportunités d’emploi sont rares, la pratique de l’agriculture dans la ville permet de générer des revenus pour les familles et de subvenir à leurs besoins alimentaires. Bobo-Dioulasso, deuxième ville du Burkina Faso, est souvent qualifiée de « ville agricole » de par le nombre d’activités agricoles qui y sont pratiquées et le fait que ses industries fonctionnent à partir de produits agricoles (usines de traitement du coton, huileries et savonneries, brasseries). Dans cette ville où les dynamiques agricoles semblent être ancrées et où l’expansion urbaine est flagrante, comment les évolutions de la ville et de l’agriculture s’articulent-elles et interagissent-elles ? Comment et à quelles conditions les activités agricoles parviennent-elles à se maintenir malgré le faible appui institutionnel et à s’adapter aux contraintes urbaines telles que la pression foncière et les réglementations urbaines ?


Une ville, des agricultures


A Bobo-Dioulasso, l’agriculture est présente en ville de différentes manières, à travers des espaces cultivés sur des zones non-constructibles, des élevages dans les cours, ou des cultures en bord de rue. On peut y distinguer trois formes d’agriculture urbaine :

Elevage et des cultures de subsistance dans les cours et dans la rue à Bobo- Dioulasso (Burkina Faso). © O. Robineau, Ophélie Robineau
Elevage et cultures de subsistance dans les cours et dans la rue à Bobo- Dioulasso (Burkina Faso) © O. Robineau, Ophélie Robineau

  • Des formes héritées : les jardins maraîchers urbains qui sont passés des mains des colons aux mains des autochtones Bobo et se sont transformés au fur et à mesure de l’expansion urbaine et des changements socio-politiques.
  • Des formes rattrapées, grignotées et condamnées par l’urbanisation : les champs vivriers en frange urbaine qui se retrouvent aux portes de la ville et qui sont menacés par l’urbanisation.
  • Des formes novatrices et émergentes : les élevages porcins et avicoles intensifs qui se sont développés à mesure que la ville grandissait, en réponse à l’augmentation de la demande en produits d’origine animale par les citadins et à la diminution de l’espace disponible pour développer des activités agricoles. Parmi ces formes novatrices on retrouve aussi des formes indépendantes, comme les élevages d’embouche bovine, qui sont plutôt liés à des filières d’exportation qu’au marché urbain local.


Les conditions au maintien de l’agriculture en ville


Lorsqu’un espace urbain se libère, l’agriculture n’est pas prioritaire, c’est le bâti qui prend le dessus dans le processus informel d’occupation de l’espace. Dans ce contexte, certaines formes d’agriculture peinent à se maintenir, mais d’autres se transforment, s’adaptent ou émergent. Pourquoi telle ou telle forme d’agriculture se renouvelle-t-elle ou au contraire décline ou disparaît ? Plusieurs dimensions de l’agriculture semblent conditionner son maintien en ville :

  • Un rôle économique et alimentaire. Certaines agricultures pratiquées en ville sont dédiées à l’autoconsommation, d’autres au marché urbain local ou à l’exportation en dehors de la ville. Mais dans tous les cas, ces agricultures ont un rôle alimentaire ou économique, des atouts bien connus des citadins et des pouvoirs publics qui de ce fait tolèrent ces activités agricoles.
  • Une localisation spécifique. La distribution spatiale des activités agricoles dans la ville n’est pas aléatoire. En effet, les activités agricoles développées ne peuvent être pérennes qu’à certaines conditions : un accès à l’eau pour le maraîchage ou la proximité des ressources alimentaires pour l’élevage.
  • Un rôle social. Le fait d’être éleveur, par exemple, crée des liens sociaux et participe à l’insertion urbaine de familles pauvres : un réseau de solidarité se construit à travers le fait même d’être éleveur en ville. Un rôle important étant donné que l’agriculture urbaine est en partie développée par des citadins pauvres.
  • Une agriculture intégrée dans l’écosystème urbain. Le maraîchage et l’élevage de porcs favorisent le recyclage des déchets urbains, des déjections animales (utilisés comme fumure organique) ou des drêches de brasserie (utilisés pour nourrir les animaux) et permettent ainsi aux activités agricoles de s’intégrer dans ce milieu urbain et d’interagir avec lui de façon positive.
  • Un soutien des politiques urbaines. L’agriculture bénéficie d’un appui explicite ou implicite de la part des institutions. Cela se caractérise par des négociations pour le maintien d’un site maraîcher, pour l’accès des agriculteurs à des champs vivriers dans la forêt classée, ou par des accords tacites avec le voisinage et l’administration pour maintenir des élevages de porcs pourtant interdits par la réglementation.


Petits arrangements entre acteurs


Eleveur de porcs qui combine élevage et atelier de couture pour générer des revenus (Bobo-Dioulasso, Burkina Faso).. © O. Robineau, Ophélie Robineau
Eleveur de porcs qui combine élevage et atelier de couture pour générer des revenus. © O. Robineau, Ophélie Robineau
Les arrangements menés entre les agriculteurs urbains et d’autres acteurs publics ou non sont également un facteur fort pour le maintien de l’agriculture en ville. On parle ici d’arrangement socio-spatial, c’est-à-dire d'une négociation entre acteurs, formelle ou informelle, tacite ou explicite, qui vise à régler un problème à dimension spatiale. Cette dimension spatiale tient au fait qu’il s’agit d’une gestion de la distance : accès à une ressource distante, accès à un espace, gestion de la proximité entre deux activités distinctes, négociation pour la protection d’un espace, etc. Les maraîchers, par exemple, ont des arrangements à la fois avec des acteurs institutionnels pour l’accès au foncier et avec d’autres acteurs pour accéder aux ressources essentielles à la conduite de leur activité : semences, fumures organiques et minérales, pesticides, eau d’irrigation, main-d’œuvre, transport, etc. Quant aux éleveurs de porcs, ils développent des arrangements pour rendre leur activité « invisible » celle-ci étant officiellement interdite en ville. Par exemple, un éleveur urbain peut aménager sa cour pour diminuer les nuisances au voisinage et donner des produits issus de l’élevage à ses voisins en échange (implicite) d’une meilleure tolérance envers l’élevage. Ici, les arrangements permettent aux éleveurs d’avoir accès à des ressources non-productives, telles que la tolérance du voisinage et l’acceptation tacite de la présence d’une activité agricole avec ses nuisances au sein d’un espace donné.


La pérennité de l’agriculture à Bobo-Dioulasso semble fragile. Si un appui officiel pourrait garantir le maintien des activités agricoles face à l’urbanisation, un projet de trames vertes montre que ce n’est pas suffisant. Mises en place à l’origine pour « verdir » l’espace public et offrir des espaces dédiés aux activés agricoles, les trames vertes accueillent aujourd’hui  des projets d’aménagement, des espaces agricoles ou commerciaux, ou encore disparaissent au profit de constructions. Ainsi, ces travaux montrent qu’au-delà du soutien politique, les activités agricoles urbaines doivent être développées sur des territoires spatialement et socialement construits par les pratiques et les interactions entre acteurs. Des interactions qu’il est nécessaire de prendre en compte lors de la planification urbaine car si un élément du système est modifié, l’ensemble du système le sera.

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Sciences pour l’action et le développement
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Montpellier

En savoir plus

  • Robineau O., 2013. Vivre de l'agriculture dans la ville africaine. Géographie des arrangements entre acteurs à Bobo-Dioulasso, Burkina Faso. Thèse de doctorat en géographie. Montpellier : Territoires, Temps, Sociétés et Développement. Université Montpellier 3, Cirad, Inra, 352p.
  • Robineau O., Tichit J., Maillard T. 2014. S'intégrer pour se pérenniser: pratiques d'agriculteurs urbains dans trois villes du Sud. Espaces et Sociétés, n°158 (à paraître).
  • Scheromm P., Robineau O. 2014. L’agriculture urbaine à Montpellier (France) et à Bobo-Dioulasso (Burkina Faso). Pour mieux vivre en ville et mieux vivre la ville? (à paraître dans un recueil d'articles suite au colloque "Nature en Ville", mai 2013, Strasbourg).